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| Nobles vérités (II) |
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Edel Maex Bien vivre sa vie
Le bouddhisme est considéré comme l'une des grandes religions universelles. Mais qu'est-ce qu'une religion ? Les différentes religions et philosophies ne sont jamais parvenues à s’entendre sur une définition commune du mot « religion ». Ainsi, on devient catholique par un rituel (le baptême), juif par la naissance, humaniste libre-penseur (ce qui, pour certains, est aussi une religion) par conviction. Mais comment devient-on bouddhiste ? Stephen Batchelor (1) note que le terme « bouddhiste » n'existe même pas dans les langues asiatiques. Le problème réside dans le fait que nous avons tendance à considérer toutes les religions à travers le crible de celle que nous connaissons, le christianisme, et plus précisément encore celui de l'Église catholique. Le « bouddhisme » en tant que concept est une création de philologues occidentaux qui ont relevé des liens tant historiques que de contenu entre plusieurs textes et traditions « bouddhistes ». Cependant, lorsqu'un lama tibétain parle du bouddhisme, il ne parle pas de la même chose qu'un moine du Theravada. Jusqu'à une période récente, ils ne savaient d'ailleurs rien de leur existence respective. En fait, la rencontre des différentes traditions est un phénomène récent, et s’est déroulée en Occident. Il n'en reste pas moins qu'il existe des concordances importantes et essentielles entre les différentes traditions bouddhistes. Lorsque nous utiliserons le terme « bouddhisme » dans la suite de ce texte, ce sera pour faire référence non à une tradition spécifique mais aux éléments communs qui se retrouvent dans les différentes traditions et dans le bouddhisme occidental naissant.
Qui croire ?
Dans l'un des anciens textes bouddhistes (2), des villageois, les Kalamas, posent la question suivante au Bouddha : « Nous voyons constamment passer ici des enseignants. L'un après l'autre, ils nous affirment qu'ils prêchent la vérité et que les autres ne prêchent que des âneries. Qui devons-nous croire ? » Voilà une question qui n'a rien perdu de son actualité. Apparemment, en 2500 ans, les choses n'ont pas vraiment changé. Le Bouddha répond : « Je comprends votre perplexité. Ne vous laissez guider ni par la tradition, ni par les écritures, ni par l’autorité, ni par la philosophie. » En une phrase, le Bouddha fait table rase de ce que nous associons traditionnellement à la religion : tradition, magistère, philosophie, écritures... Le Bouddha ne veut pas dire par là que ces éléments posent problème, mais qu’ils ne sont pas en mesure de fournir des arguments probants pour ou contre une doctrine. Sur quel argument peut-on alors s’appuyer ? Le bouddha poursuit : « Si vous constatez vous-même que la pratique d'une doctrine conduit à la souffrance, abandonnez-la. Si vous constatez vous-même que la pratique d'une doctrine conduit au bonheur, acceptez-la. » La première chose qui frappe dans la réponse du Bouddha, c’est qu’il en appelle à la capacité inhérente à chacun de choisir et de juger par soi-même. C’est pourquoi, ce passage est parfois appelé la « charte » bouddhique du libre examen. Deuxième élément surprenant : il ne s'agit pas d'une théorie, d'une philosophie ou d'une croyance mais bien d'une pratique accessible à chacun. Le troisième élément réside dans le fait que ce sont les effets de cette pratique (souffrance ou bien-être) qui permettent de la valider. Le bouddhisme n'est donc ni une croyance, ni une philosophie, ni une identité. Il s'agit d'une pratique qui a pour objet notre rapport à la souffrance. « J'enseigne la souffrance et la libération de la souffrance » (3), affirme le Bouddha. C'est ce qui s'exprime dans la formule des quatre nobles vérités. La première noble vérité est la réalité de Avidité, aversion et illusion
Cela signifie que le bonheur ne dépend pas de la seule satisfaction de nos besoins. Au contraire, la recherche acharnée de la satisfaction des besoins est la cause par excellence de la souffrance que nous nous imposons, à nous-même et aux autres. De la même manière, l’idée que l’on puisse être heureux aux dépens d’une autre personne est ici démasquée comme une illusion. LibertéQuelle est la source du bonheur ? Le bouddha poursuit : « Si le comportement d’une personne n’est pas dicté par l’avidité, l’aversion et l’illusion, elle irradiera spontanément l’amour, la compassion, la joie et l’équanimité ». Ces quatre caractéristiques de la libération sont la traduction d’une formule consacrée du pali (4) qui mérite que l’on s’y arrête :
Un exemple concret : les personnes atteintes d’une maladie grave telle que le cancer découvrent souvent qu’elles perdent tout d’un coup des amis. Les gens ont peur de ne pas savoir quoi dire. Pour certains, ces personnes, dans leur souffrance, perdent soudain tout intérêt. Dans le même temps, les malades se découvrent des amis inattendus. Des personnes auxquelles ils peuvent s’adresser et qui les soutiennent de manière désintéressée. Si une personne atteinte d’un cancer se tourne vers vous, selon que vous êtes libéré de l’avidité, de l’aversion et de l’illusion, vous allez espérer qu’elle se porte bien (metta), être touché par la nouvelle de sa maladie (karuna), être malgré tout content de sa présence (mudita) et être prêt à écouter son histoire (upekkha), ses espoirs comme son désespoir, sa douleur comme son soulagement. Dans certaines traditions bouddhistes, on parle ici de la « nature de Bouddha ». Ce n’est rien d’autre que notre humanité fondamentale (5). La troisième noble vérité est la vérité de l’extinction de La voie
De cet examen naît la connaissance supérieure. Ce qui, au départ, était une confiance critique dans l’expérience d’autrui devient expérience et connaissance personnelles. Cette connaissance supérieure met de plus en plus en lumière l’absurdité d’un comportement non éthique. Si, au début, on ne faisait que suivre des préceptes, le comportement éthique devient de plus en plus spontané et évident. Pourquoi continuer à se faire du mal, à soi et aux autres, si l’on sait comme l’éviter ? Les fruits que l’on récolte sur la voie constituent en soi une motivation suffisante pour continuer à méditer et à examiner d’encore plus près les causes de la souffrance et du bien-être. Ceci permet d’approfondir la connaissance, ce qui constitue une nouvelle motivation, etc. Ce cercle vertueux est sans fin. La vie en tant qu’expérienceLe philosophe Leo Apostel, qui pratiquait lui-même intensivement le zen, proposait de considérer toute existence humaine comme une expérience éthique. Comme dans la tradition scientifique occidentale, on peut continuellement acquérir de nouvelles connaissances en se fondant sur les expériences de ses prédécesseurs. D’autre part, d’innombrables étudiants en physique ont, manuel à la main, reproduit les expériences de Newton et ont ainsi découvert eux-mêmes les lois fondamentales de S’abstenir de tout mal, Cultiver le bien, Purifier son esprit, Tel est l’enseignement des Bouddhas. De la pratique bouddhique, il est dit dans les textes qu’elle est « bonne au début, bonne au milieu et bonne à la fin ». Le sentier porte ses fruits dès le début. Le bouddhisme est une tradition de moines et de laïcs. On n’attend pas de ses pratiquants qu’ils passent chaque jour des heures assis sur un coussin, bien que ce soit une possibilité. Faire ses premiers pas sur la voie et cultiver dans sa vie quotidienne notre humanité fondamentale a du sens et est source de libération. Sans cela, s’asseoir sur un coussin n’aurait aucun sens. Les traditions bouddhistes se sont toujours opposées à la tendance inévitable de considérer la voie monastique comme supérieure à la voie laïque. En tant qu’occidentaux, nous avons grandi avec l’idée que les deux significations de « bien vivre » sont incompatibles : bien vivre, au sens de mener une existence vertueuse, « bien vivre » au sens de profiter de  (1) Stephen Batchelor, The Awakening of the West: The Encounter of Buddhism and Western Culture, Parallax 1994. (2) Ce texte suit la structure que nous retrouvons dans le Kalama Sutta (AN 65) et dans le Dhammacakkapavattana Sutta (SN LVI. 11). Ces Suttas ne sont pas cités littéralement, mais résumés librement. Toutefois, ce faisant, l'auteur s'est efforcé de rester aussi proche que possible du sens original. [Une version française de ce soutra est disponible sur : http://fr.wikisource.org/wiki/Sermons_du_Bouddha. Cliquez sur « Chapitre 1, l’accès aux libres examens », et « Chapitre 11, les quatre nobles Vérités ». NdT] (3) SN XXII.86 (4) Le pali est une langue apparentée au sanscrit, dans laquelle ont été conservées les plus anciennes écritures bouddhiques. (5) Han F. de Wit, De verborgen bloei: over de psychologische achtergronden van spiritualiteit, Kok Agora (6) Dhammapada 183 Â
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