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Bouddhisme en Occident: un bref historique

Stephen Batchelor

Le bouddhisme est une religion mondiale qui peut s’enorgueillir de quelque 2500 ans d’histoire et de millions d’adeptes en Asie. Cette doctrine est toutefois restée pratiquement inconnue en Occident jusqu’aux premières décennies du 19ème siècle. Certes, depuis le Moyen-Age, les missionnaires et les voyageurs européens avaient décrit les croyances et les pratiques des peuples qu’ils avaient rencontrés en Mongolie, en Chine, au Japon, au Siam et ailleurs, mais ils étaient convaincus qu’il s’agissait de cultes régionaux disparates. Il faudra attendre 1740 pour qu’un jésuite, le Père Pons, découvre, lors d’un séjour en Inde, que toutes ces croyances et pratiques ne sont en fait que différentes facettes d’une seule et même tradition religieuse qu’il baptisera, dans un premier temps, Bauddhamatham (en sanskrit) et à laquelle les théoriciens donneront plus tard le nom de « bouddhisme ».

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L’analyse de ce « bouddhisme » commença par la collecte, le catalogage et la traduction de textes bouddhiques écrits en sanskrit et en tibétain, dont les premiers arrivèrent dans les universités européennes au début du 19ème siècle en provenance d’Inde et du Népal. Le premier scientifique à produire une description complète et de bonne facture de cette religion jusque-là inconnue fut Eugène Burnouf, du Collège de France de Paris, qui publia, en 1844, un ouvrage de 600 pages intitulé Introduction à l’histoire du bouddhisme indien. Burnouf s’était rendu compte que les textes en sanskrit qui lui avaient été envoyés du Népal étaient les textes originaux d’ouvrages traduits ensuite en chinois et en tibétain. Déjà co-auteur en 1826 d’un Essai sur le Pali, Burnouf put retracer les fondements historiques du bouddhisme et démontrer les liens existant entre différentes écoles et doctrines. Dans la foulée de son Introduction, Burnouf entame la traduction du Sutra du Lotus, publiée en 1852.

Ces œuvres marquent le coup d’envoi d’une étude approfondie du bouddhisme en Europe qui se poursuivra tout au long du 19ème siècle, attirant un grand nombre de brillants linguistes et savants vers cette discipline. En 1881, T.W. Rhys Davids fonde à Londres la ‘Pali Text Society’, qui se met en devoir de traduire et de publier l’intégralité des ouvrages canoniques du bouddhisme Theravada, tâche toujours en cours aujourd’hui. Sur le continent, toute une génération de savants français, allemands et russes s’attèlent à la compilation, l’analyse, la traduction et l’interprétation des enseignements bouddhiques écrits dans des langues aussi diverses que le sanskrit, le chinois, le mongol et le tibétain.

Cette nouvelle religion apparaît brusquement, semblant venir de nulle part, à une époque où les découvertes scientifiques dérangeantes se font de plus en plus nombreuses et rapides. En 1853, l’écrivain français Felix Nève décrit le bouddhisme comme « le seul adversaire moral que la civilisation occidentale rencontrera en Orient. » Si Arthur Schopenhauer découvre dans le bouddhisme la confirmation de ses propres idées philosophiques, Richard Wagner envisage (sans jamais mettre son projet à exécution) d’écrire un opéra bouddhique intitulé Die Sieger (Les vainqueurs) et Sir Edwin Arnold glorifie le Bouddha dans son poème The Light of Asia, d’autres sont profondément troublés par ce qu’ils perçoivent comme une religion nihiliste et sans Dieu. Ainsi, dans son ouvrage à succès Le Bouddha et sa religion (1866), le philosophe Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, loin d’exalter le bouddhisme, affirme que « ce système hideux, ce matérialisme étriqué mérite le dédain plutôt que l’étude. »

Par ailleurs, au 19ème siècle, aucun des ardents défenseurs du bouddhisme n’envisage sérieusement de devenir bouddhiste. Si Madame Blavatsky et Henry Steele Olcott, fondateurs de la très à la mode Société théosophique, prennent les préceptes bouddhiques en tant que laïcs à Ceylan en 1880, le bouddhisme reste pour eux un élément parmi d’autres au sein de leur vision théosophique du monde, plutôt qu’un engagement religieux à part entière. Les premiers engagements bouddhistes authentiques n’apparaissent qu’à l’aube du 20ème siècle, lorsque des Occidentaux se rendent en Asie pour y recevoir l’ordination de moine.

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Le premier Européen à franchir le pas est un Anglais, Allan Bennett, qui prononce ses vœux monastiques en Birmanie en 1901 et reçoit le nom d’Ananda Metteya. Trois ans plus tard, un Allemand, Anton Gueth, est également ordonné en Birmanie. Sous le nom de Bhikkhu Nyanatiloka, il se rend à Ceylan où, en 1911, il fonde l’Island Hermitage, jetant ainsi les bases de la première communauté monastique pour bouddhistes non asiatiques. Au cours des décennies suivantes, un petit nombre d’Occidentaux suivent leur exemple, soit en se faisant ordonner en Asie, soit en constituant des associations bouddhiques laïques en Europe, surtout en Allemagne et en Grande-Bretagne. Alexandra David-Néel et, plus tard, Ernst Hoffman (connu sous le nom de Lama Govinda) voyagent dans l’Himalaya et au Tibet, s’imposant comme les premiers Européens occidentaux à embrasser la pratique du bouddhisme tibétain. Par ailleurs, la publication des écrits du philosophe japonais D.T. Suzuki permet de découvrir les premiers récits fiables en anglais sur le bouddhisme mahayana et zen.

Au cours des années 60, cet intérêt marginal pour le dharma au sein de petits groupes de moines et de laïcs explose soudain en un mouvement culturel et spirituel, touchant plusieurs milliers de personnes et ouvrant la voie à la pratique du bouddhisme telle que nous la connaissons aujourd’hui en Occident. Un certain nombre de facteurs expliquent cette situation. Vers le milieu des années 60, une génération de jeunes gens oisifs, idéalistes et en rupture se rendent en Inde, au Népal, au Sri Lanka, en Asie du Sud-Est, au Japon et en Corée. Pendant leur séjour dans ces pays, plusieurs d’entre eux embrassent avec enthousiasme la tradition bouddhique. Cet exode coïncide également avec l’exil tragique du Dalaï-Lama et de près de 100.000 Tibétains chassés de leur pays en 1959, dont la plupart s’installent dans des camps de réfugiés en Inde. La rencontre prolifique et féconde entre Occidentaux et traditions bouddhiques débouche rapidement sur l’invitation de moines theravada, maîtres zen et lamas tibétains, lancée par leurs disciples rentrés au pays, dans le but de créer des centres bouddhiques.

Depuis le début des années 70, dans toute l’Europe, l’Amérique et l’Australasie, la présence du bouddhisme en tant que tradition vivante n’a cessé de se renforcer au sein des communautés non asiatiques. Lorsque j’ai quitté l’Angleterre pour l’Inde en 1972, il n’y avait guère plus d’une poignée de centres bouddhiques en Europe ; aujourd’hui, il est pratiquement impossible de les compter. Cette croissance rapide s’est accompagnée de la parution d’un nombre ahurissant de livres, revues, magazines, documentaires audiovisuels ainsi que, ces dernières années, de l’apparition d’une communauté bouddhique virtuelle active sur l’Internet. Des « unions bouddhiques » se sont implantées dans la plupart des pays européens où elles jouent le rôle d’organisations fédératrices pour les différentes communautés bouddhiques de ces pays et de canal permettant aux bouddhistes d’interagir en tant que collectivité avec les institutions de l’État.

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Il n’est désormais plus nécessaire de se rendre en Asie pour pratiquer le bouddhisme. Dans de nombreux pays occidentaux, il est possible de recevoir une éducation dans la doctrine bouddhique, de participer à des retraites de méditation intensive sous la conduite d’enseignants qualifiés et de demander l’ordination de moine ou prêtre bouddhiste. De plus, pour la première fois dans l’histoire du bouddhisme, l’accès à un vaste choix d’écoles bouddhiques est aujourd’hui possible dans de nombreux pays. Non seulement l’Occident rencontre le bouddhisme, mais les bouddhistes eux-mêmes sont mis en présence de bouddhistes d’autres traditions. Dans le même temps, le bouddhisme entre en dialogue avec le christianisme et d’autres confessions, ainsi qu’avec des traditions philosophiques non confessionnelles et disciplines séculières comme la psychothérapie.

Si, à juste titre, certains bouddhistes d’Occident voient d’un mauvais œil une mise au diapason de leurs conceptions religieuses aux normes de la science et de la modernité, d’autres craignent qu’une adhésion trop stricte aux formes asiatiques traditionnelles ne décourage certains adeptes pourtant désireux de s’inspirer du dharma. Les bouddhistes d’Asie expriment des inquiétudes similaires. Des mouvements laïcs se distancient de l’orthodoxie monastique constituant le courant principal du bouddhisme et se concentrent sur les besoins de ceux qui mènent une vie active au sein de nos sociétés modernes et urbaines. Parallèlement, les idées, les pratiques et l’imagerie bouddhiques percolent constamment dans différents domaines de la vie contemporaine : aujourd’hui, vous pouvez être initié à la méditation de la pleine conscience dans le cadre d’un programme thérapeutique, l’achat de tel ordinateur portable peut vous être suggéré parce qu’il a été approuvé par le Dalaï-Lama et l’on vous encouragera à « rester zen » si vous montrez des signes de stress.

Il est impossible de prédire où nous mènera cet intérêt. Dans une certaine mesure, la fascination de l’Occident pour le bouddhisme s’inscrit dans le même phénomène culturel de mondialisation qui a entraîné l’engouement que l’on connaît pour le yoga, le tai-chi et l’acupuncture. D’aucuns pensent que les enseignements du Bouddha proposent une manière pragmatique de trouver un sens spirituel dans nos sociétés sécularisées où l’autorité des églises chrétiennes s’est effondrée dans une large mesure. À l’heure actuelle, il n’est pas possible de dire si l’arrivée du bouddhisme en Occident n’est qu’une mode spirituelle transitoire ou si elle marque le début d’un développement totalement nouveau de la pensée et de la pratique bouddhiques. Toutefois, une chose est sûre : si le bouddhisme devait réussir à s’enraciner en Europe et en Amérique, il sortirait transformé de ce processus.

 

Source

Stephen Batchelor, in Le bouddhisme en Belgique, Actes des premiers États-Généraux de l’Union Bouddhique Belge, Kunchab+, 2009, pp. 9-14.

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